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EVOCATION LIBRE A PARTIR DE CLASSICK

Sylvia Pellegrino (danse), Coraline Cuenot (piano), Jérôme Correa (composition musicale),
Alexandre Correa (ambiance sonore) et Gaël Chapuis (création lumière)

26, 27, 28 mai 2010, Temple Allemand, La Chaux-de-Fonds

« Le corps anatomique qui démarque ses muscles et os, est une figure de mon corps ordonné dans un espace d’ordre, mais je ne suis pas souvent là. Ailleurs, une autre image est un lieu où figure mon autre corps, pour tout autre espace mon corps est autre. »
Marc LeBot – L’œil du peintre

« Vive qui crée de nouvelle danse !
Dansons donc de mille manières »
Nietzsche – La gai savoir

L’oscillation ondulatoire des corps... d’un corps dédoublé ou d’une ombre se formant et se déconstruisant à l’infini... Sur la scène obscure; deux prémisses lugubres : un vieux Revox « pendulant » d’où s’extirpe une musique apocalyptique, vieillie... une musique d’un futur déjà évanoui... un futur diablement poussiéreux... une musique d’un temps non-avenu s’échappant d’un appareil d’un temps révolu...
Revenir sur scène où pointe un autre indice du temps... et de son espacement. Un piano ligoté par de solides cordes se dessine, seul et majestueux dans ce décor épuré. Ces liens strangulatoires du moi à venir, du devenir autre. Une luminosité indirectement faible éclaire le dessous du piano d’une subtilité fébrile... et enfin ; des mouvements... un corps, par saccades, tente d’échapper à son enferment. Diastole/Systole... Sortie/entrée... l’angoisse et l’oppression liée au passage d’un monde à l’autre glisse dans les sinuosités du charnel...
Un corps ; tortueux et nerveux apparaissant et disparaissant alors qu’il défie l’immobilité massive de l’instrument, cette même opposition d’un double... la ténuité du corps face à l’imposante assise du piano... une lutte à venir, un défi s’installe... contre soi, contre lui... un espace pour osciller, une réalité à découvrir, toucher, regarder. Flottant entre la gravité et l’apesanteur, entre la structure de l’instrument et sa potentialité vibratoire... ce corps ondulant entre désir et répulsion.
Le Revox balance au fil des torsions sonores s’en échappant, marquant la continuité d’un temps à revenir... Dans la constance oppressive de ces bruyantes émanations, une note mélodieuse et volatile se glisse, subrepticement, par-ci, par-là.
La danseuse s’enfuit, s’enlise, se ligote et disparaît... la mélodie se construit...
Soudain, un autre corps, d’une autre fragilité glisse sur scène, peu sûre d’elle...
une autre femme, d’un autre genre... pourtant pas si différente...
Timidement, elle tente d’approcher du piano, pose son tabouret, s’assoie... elle regarde autour d’elle, ajuste ses habits. Puis elle renonce momentanément, son reflet dansant diaboliquement dans les flammes de sa conscience... Cette partie d’elle-même qu’elle ne peut se représenter... l’imperceptibilité fuyante qui l’empêche de se laisser traverser par les flux vibratoires...
Ces deux femmes voguent en tâtonnant autour de l’objet répulsif du désir... ce désir de musique et de fluidification, de libération par le son... enveloppe du rythme et de la mélodie... de la vie amniotique... Diastole/Systole... Deux corps ; un monde... la musique, l’ondulation, la vibration... Les tentatives pour se libérer du raisonné sont multiples... approcher ce piano ! Le séduire et le malmener, le fuir et s’y lier !
Entre le déjà venu et le pas encore passé, errant dans les travers de son ambivalence avec cet autre en soi devenu un je inconvenant... quand la raison se sera échappée, quand le conflit sera atténué, alors elle pourra se libérer... devenir la vibration qu’elle aspire...
Alors que la lumière impose une présence plus importante, alors que la musique s’immisce au sein de la nébulosité sonique avec plus de prégnance... la pianiste s’avance, s’approche du fruit de son éveil, prête à y croquer... Mais au moment de laisser ses mains prendre possession du clavier, son reflet dansant ressurgit des limbes, ou plutôt surgit sur scène depuis son côté... Latence et conflit...
En proie à l’infinité duale d’une vie s’écoulant à travers ses oppositions, l’intérieur d’un corps habité par un autre ploie sous le conflit... Un conflit interne ici matérialisé par deux femmes sur une scène devenue organisme... Une infernale dualité s’esthétisant en une lutte flottante... L’exténuation d’un corps dont on ne peut s’extirper et l’ambivalence entre le son et le mouvement, la matière et son opposition mystique.

Puis, sans que l’on s’y attende, comme une détonation soudaine ou comme si le piano lui-même semblait maintenant nécessiter son activation, elle se jette sur l’instrument... cet amant trop longtemps désiré... produisant une sonorité qui, comme un coup sur un gong, assène à la représentation en cours un nouveau point de départ... un cri, un dépassement de soi, une projection dans un non-lieu, un pays où nulle part n’est pas un mirage... Ainsi, l’onirisme de cette pièce mêlant habilement danse et piano se déploie d’une tout autre manière. Comme si ces phases de tensions, de déception et de craintes successives se retrouvaient balayées par une stabilité nouvelle... De l’air ; on plonge dans l’eau...
Les mains de la pianiste gambadent avec une aisance déconcertante sur le clavier tout en permettant à l’instrument de chanter la plus belle de ses magnifiques complaintes... Dans cette poésie sereine, la danseuse qui représentait tout à l’heure la tension interne corporalisée dans l’espace, ondule maintenant comme si elle incarnait la mélodie... Une mélodie insufflant l’illumination musicale et sensorielle, l’éloignement face au raisonné et au tangible... Parvenir enfin au piano et laisser la musique s’envoler... sagesse et contemplation... devenir entier ! A l’image de Siddhârta dans le livre éponyme d’Hermann Hesse, qui doit suivre et affronter les flux contradictoires d’une existence avant de pouvoir s’en détacher.

Bien que d’un symbolisme un peu évident par instant, “ClasSick” oscille autour des passages... d’un monde à l’autre, d’un corps à l’autre... d’un moyen de représenter l’un et puis aussi... l’autre ! Le double trajet ; entre un corps et son désir de fluidification... le devenir sonorité... l’aspiration à une légèreté, afin que le poids de l’être soit soutenable...

Dejan
La Chaux-de-Fonds, juillet 2010

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